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Épisode du choléra de 1849, un revenant - Hubert Larue

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MessageSujet: Épisode du choléra de 1849, un revenant - Hubert Larue   Mer 19 Déc - 12:29

Dans la même maison, où mon ami venait de me faire
lecture de sa composition, avait eu lieu un singulier
épisode en 1849.
Quatre amis veillaient un mort et la conversation
suivante eut lieu entre eux.
L’un prétendait que les morts ne lui avaient jamais
inspiré aucune frayeur.
Un autre avouait qu’il en avait eu peur pendant
longtemps, mais que, peu à peu, cela s’était passé, et
qu’aujourd’hui il pourrait aller se promener, sans aucune
douleur, au beau milieu du cimetière en plein coeur de
minuit. Le troisième disait tenir de sa bisaïeule une recette
infaillible pour se débarrasser de cette crainte puérile,
cette recette consistait à toucher de la main, la main, le
pied ou la joue du mort. Le quatrième qui n’avait pas
encore pris part à la conversation, raconta ce qui suit:
Une nuit, Je veillais auprès d’un mort avec un de mes
amis, paroisse de...
Le mort était étendu sur son lit funèbre, et recouvert
d’un drap blanc, sous lequel se dessinaient confusément la
tête d’abord, les mains ensuite, croisées sur la poitrine, et
les pieds.
Auprès du lit était une petite table recouverte d’un drap
blanc, et sur cette table deux chandelles fumeuses
projetaient dans l’appartement une lueur incertaine. Sur la
même table, entre deux chandeliers, on voyait une
soucoupe remplie d’eau bénite dans laquelle plongeait une
branche de rameau bénit.
Mon compagnon était assis dans l’angle de la cheminée,
moi j’étais assis à l’autre extrémité de la chambre en face
du lit funèbre.
Nous conversâmes pendant quelque temps de choses et
d’autres, des bonnes qualités du défunt, du vide que sa
mort laissait, au milieu de sa famille et de ses amis; nous
répétâmes toutes ces banalités que l’on répète à propos de
tous les mort, et que l’on oublie l’instant d’après.
Une vieille horloge - couronnée de trois boules de
cuivre - horloge du temps des Français comme disait mon
compagnon, se mit à sonner une heure. Cinq minutes plus
tard, un ronflement vigoureux m’annonça que mon
compagnon de veille n’était plus là que pour la forme.
«Après tout, me dis-je, à moi-même, il a peut-être raison;
le mort n’en sera pas plus mal pour tout cela et mon
compagnon s’en trouvera bien mieux demain matin.
Pourquoi n’en ferais-je pas autant!»
Je fermai les yeux, j’essayai de dormir. Mais le
voisinage du mort, les sifflements sinistres de la rafale qui
s’engouffraient dans la cheminée, le pétillement de la grêle
et de la neige sur les vitres me tenaient éveillé malgré moi.
Mille idées bizarres, mille réflexions me tourmentaient
l’esprit. « Un jour, je serai comme cela, moi aussi ... Des
parents, des amis, viendront jeter un peu d’eau bénite sur
mon corps, faire une courte prière à mon intention... Qui
veillera auprès de moi la dernière nuit?... Puis le service...
puis six pieds de terre, et plus rien... »
La neige et la grêle fouettaient toujours les vitres, le
vent mugissait dans la cheminée, et mon compagnon
continuait à ronfler.
J’ouvre les yeux, mais, qu’aperçois-je, grands dieux! ...
Le drap funèbre qui se soulève, et les pieds du mort qui
s’agitent! ... Un frisson d’horreur me glace les veines... je
ferme les yeux malgré moi.
Je les rouvre au bout de quelques secondes, je regarde,
voulant me convaincre que c’est une hallucination, une
illusion de la vue. Hélas! je n’ai que trop bien vu. Cette
fois, ce ne sont pas les pieds, mais bien les genoux qui se
meuvent.
De deux choses l’une, pensai-je en moi-même, ou ce
mort n’est pas bien mort, ou il va ressusciter, alors, il vaut
mieux me tenir prêt à toutes les éventualités, je fixai les
yeux sur le lit, décidé à épier tous les mouvements du
mort et à nie mettre en garde.
Tout à coup, voilà les mains qui se soulèvent.
C’en est fait, me dis-je, il va se lever. J’aurais voulu
crier, appeler mon compagnon; j’avais peur de l’écho
même de ma voix; une sueur froide perlait sur mon front.
je regarde autour de moi, cherchant une issue pour sortir.
La porte me semblait cent fois trop loin; tout auprès de
moi était une fenêtre, mais il fallait le temps pour
l’ouvrir... si je pouvais passer à travers!
Enfin, redoublement de frayeur! voilà la tête qui s’agite.
je n’y tiens plus. Je bondis sur mes pieds, saisis ma chaise
à deux mains, résolu de me défendre jusqu’au bout et de
tuer ce mort s’il n’était pas bien mort...
Heureusement, je ne fus pas contraint d’en venir à cette
extrémité; l’instant d’après je vis sortir de dessous le
drap... un gros chat gris ! !


(Voyage sentimental sur la rue Saint-Jean,
Québec, C. Darveau, 1879)

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